Pnyx » Entre collines des Nymphes et collines des Muses…
[B] Louise [ I-IV ]

C’est le début de l’été.

Louise a 12 ans.

Tous se sont retrouvés au beau milieu de la forêt à quelques centaines de mètres de chez Louise, dans le village. Vincent met de grands coups de marteaux pour attacher un morceau de ferraille à l’arbre. La cabane a été consolidé par des rondins de bois qu’ils ont sciés et récupérés à l’orée du bois. La toiture est un triangle soutenu par trois grosses tiges de pin. L’armature est composé de brindilles et de fines branches. Par dessus, du feuillage pour protéger contre la pluie. Louise a tout calculé : taille des tiges de bois avec Pythagore, taille des brindilles de l’armature avec Thalès, solidité du plancher du castel avec des formules compliqués de physique. Toutes les équations sont rangées dans une petite boîte que lui ont offert ses grands parents. La boîte aux secrets, gravée d’arabesques symboles berbères des anciennes civilisations du Sahara. C’est un trésor scientifique jalousement gardé par le village, le Graal de la connaissance et de leur groupe.

Enfin c’est ce que croit Louise.

Ils ont enfin fini toutes les constructions de leur village. Louise est toujours dans les nuages. Elle pense au livre qu’elle lit depuis deux jours, à ces adages des temps anciens : les fées chantant d’étranges litanies sur des tambours en peaux humaines. Terrorisée le soir, elle ne dit rien à Papa et Maman; elle reste au fond de ses couvertures à scruter sous le lit si rien ne s’y cache. Ces petites femmes maléfiques, sorcières aux ongles longs, au regard sarcastique, qui mangent les enfants une fois la nuit tombée et la lune haute dans le ciel de minuit. Louise est prostrée dans la cabane et réfléchit. Elle se demande comment elle va pouvoir détruire les fées qui rôdent dans la forêt. Il faut finir le livre, peut être que la solution se trouve à la fin. Il lui tarde déjà ce soir pour tordre le cou à ces légendes. L’imagination débordante, depuis quelques jours elle entend des bruits qui ne sont pas naturels dans la forêt. Angoissée, ces tamtams la rendent craintive, le moindre bruit et elle croit à l’arrivée des méchants.

Perdue dans ses pensées, elle n’a pas entendu le paysan, propriétaire de la forêt, qui hurle contre leur petite communauté. Rond comme une barrique, il est énervé de voir les marmots dans sa forêt, sur son domaine à lui, cassant ses arbres avec des clous et de la taule. Il a trois gros toutous énormes, des bergers allemands. L’un est une vieille carne, la chienne qui a la sale réputation d’être mal élevée et de mordre méchamment quiconque l’approche. La rumeur raconte qu’elle a déjà mangé un enfant dans les années 70 : c’est le père à Vincent qui leur a dit… Pris de peur, tout le monde a déjà détallé à grandes enjambées vers la clôture et le champ de maïs. Louise qui a pris conscience tardivement de l’attaque envers leur village, fonce à toute jambe vers le grillage. Elle se retourne une fois et aperçoit la vieille chienne lui courir après. Panique. Son cœur bat à cent à l’heure. Elle court, elle court, sent la mâchoire déjà sur ses mollets. Heureusement qu’elle galope vite Louise et que la chienne est vieille. Les deux autres molosses sont plutôt là pour jouer et lui font moins peur. Elle arrive proche du grillage à barbelés. Elle saute, s’arrache le haut de sa jupe. Les morceaux de fer s’enfoncent dans sa chaire. La blessure de guerre face aux toutous restera longtemps dans sa mémoire.

Louise depuis, a une cicatrice dans le dos.
Elle a peur des chiens.

[B] Louise I.III

Un clou. Un autre clou. Directement sur la taule.

Louise vient d’entrer au collège. C’est la meilleure de la classe; une petite terreur des mathématiques, ce qui lui vaut le sobriquet [i]l’intello[/i] depuis déjà plusieurs semaines. Pourtant elle n’a ni lunettes ni la dégaine d’une fillette timide. Elle a de nouveaux amis, de nouvelles copines. La tête dans les nuages en cours de géographie, elle se prend à rêver du désert de Gobie, des fjords de Norvège, des orignals dans la forêt canadienne, de la pampa uruguayenne. Sa soif de connaissance la pousse à boire les paroles de ses professeurs, à se projeter dans des lieux qu’elle ne connaît qu’au travers des cartes postales et des livres d’étude. Les yeux éblouis par le début de la vie. Le collège, après l’école des petits, c’est être une grande avec des grands : une fierté non dissimulée. Elle a choisi d’apprendre la langue de Goethe, celle de la poésie parce que Papa a dit que c’était réservé aux meilleurs. D’ailleurs elle veut être la meilleure en tout, personne ne doit ne serait-ce qu’avoir une meilleure note qu’elle. Mais l’important pour Louise, se sont toujours les soirées à la maison, en hiver près du feu de cheminée à faire des câlins à Papa, dans le champ de Maïs en plein été, dans la forêt printanière, au petit chemin de l’automne.

Elle se souvient encore.

Aujourd’hui, elle est dans la forêt derrière le champ de maïs. Elle grimpe en haut d’un vieux chêne avec Vincent et plante des clous pour fixer la taule. Ils ont dérobé un maillet dans le garage en construction du papi et une poignée de clous dans la réserve. Les palettes de bois solides récupérées par le père de Vincent au dernier triathlon leur ont permis de construire une petite plateforme à une hauteur respectable de trois ou quatre mètres.

Tout est parfait, toujours.

La cabane s’érige petit à petit. Les oisillons batifolent et s’inventent un monde bien à eux dans leur château de bois - l’imagination des mômes sans limite. Louise, elle, est une grande princesse venant du fin fond de la forêt, une elfe magnifique aux oreilles pointues comme dans les livres qu’elle lit le soir. Elle se sent toute belle avec sa couronne tressée de feuillages. Vincent, un fier soldat, un aventurier des temps modernes comme dans le club des cinq d’Enid Blyton, et dressant orgueilleusement son bâton il protége les faibles des mécréants qui pourraient envahir leur castel. Ils courent la lisière de la forêt des Landes, massacrent de vilaines fourmilières qui leur piquent les jambes, creusent des trous pour se cacher et essayer d’attraper les oiseaux. Ils se battent avec les enfants de la rue d’à côté pour obtenir le plus grand territoire. Mais avec son bâton taillé au canif, Vincent leur fait souvent peur. Il est plutôt grand pour son âge et son charisme l’a désigné chef de la communauté qu’ils ont construit tous ensemble : Nadine, sa sœur, la plus vieille, Grand frère et Vincent qui ont quelques années d’avance. Louise la petite dernière.

Créer, jouer, inventer : l’essence même de leur vie.

Le petit groupe est allé jusqu’à développer un système monétaire à base de glands. Pour quelques glands, on s’échange des playmobils, pour une poignée de glands, on aide à construire des abris avec corde, bois et feuilles. Et ne parlons pas des pignons de pain qui délicieux sont aussi le trésor de la tribu, enterré au milieu de leur chez eux. Ils posent des collets pour attraper les jeunes lapins, ils cachent une partie du matériel pris dans les remises et divers abris de leurs familles. Ils imitent les héros de film qu’ils ont entrevus la veille quand les parents leur offraient le droit de voir quelques minutes la télévision. C’est toujours avec tristesse qu’ils se séparaient le soir quand Maman hurlait au loin “A Table !”. Louise se rappelle : au lit entre 20 h 30 et 21 h, elle était autorisée à lire autant qu’elle voulait mais Maman venait toujours vérifier qu’elle dormait. En petite fille obéissante et timide, elle respectait toujours ce qui était dit, par peur de déplaire. Elle était la meilleure en tout et elle voulait que Maman le voit tous les jours.

Avec sa poupée Caroline lovée au creux de ses bras, elle s’endormait le sourire aux lèvres.

Pnyx

Pnyx,

L’une des collines surplombant l’Agora proche des Nymphes et des Muses. L’ancien siège de l’Ecclésia athénienne. Un endroit calme et paisible pour les orateurs, tous.

C’est ainsi que renaît ce modeste blog. Désormais je gère toute la partie graphique à la mimine, qui reste pour le moment, je vous l’accorde, très sommaire. Mes anciens textes sont sauvegardés dans un coin et feront sans doute l’objet de retravaux avant d’être reposté dans une des nouvelles catégories.

Pour la navigation rien de plus simple, quatre catégories : Critiques & Digressions, Nouvelles, Politique & Actualité qui je pense suffiront à regrouper l’ensemble de ce que je vais publier. Pour le moment les textes ne sont classés que par date et vous n’avez accès qu’à une page. Mais je me démène pour constituer le reste avec l’aide de graphistes/dessinateurs pour avoir un endroit suffisamment original.

Pour l’essentiel, j’aimerais que ce lieu prenne de l’ampleur et je suis à la recherche d’un ou plusieurs auteurs souhaitant partager quelques publications, idées et rubriques avec moi. N’hésitez donc pas à me contacter.

Le but avéré de ce “blog” est à vocation littéraire, regroupant un certain nombre d’auteurs/lecteurs. Voici quelques indications qui vous permettront de vous y retrouver dans les titres des textes (des tags placés devant ont une signification parfois non négligeable).

Légendes :
[B] : Indique un texte brouillon qui n’est pas encore terminé par son auteur, qui mérite commentaires et améliorations.

Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, soyez les bienvenus de nouveau dans le coin.

[B] Louise I.II

Louise se souvient toujours de ce moment. Papa et Maman avaient quitté la grande ville et les immeubles de la cité pour faire construire une grande maison près de la mer. Papa adore l’océan. Quand elle était petite, il lui racontait toujours des histoires de marins, de tempêtes et de voiliers voguant vers des îles paradisiaques. Depuis elle aime aussi l’eau. Maman, elle, déteste l’eau et ne vient jamais à la plage. Elle préfère s’occuper de ranger la maison et faire la cuisine. Quand on va sur la plage, Papa part toujours faire des kilomètres jusqu’à n’être qu’un point sur l’horizon. On dirait un tout petit bonhomme de loin. Louise a peur qu’il ne revienne pas, alors elle attend patiemment sur le sable brûlant, sans jouer, terrifiée à l’idée qu’il s’en aille et l’abandonne. Elle a toujours peur de se retrouver toute seule. Papa est toujours dans les nuages, il aime être tout seul lui et souvent il part pour son travail partout en France, à l’étranger. Il revient toujours des cadeaux plein les mains. Elle l’adore son Papa. Elle se souvient des moindres détails de son arrivée. Il perçait des trous, coupait des fils électriques, peignait, ponçait, boisait, carrelait. La laine de verre ça pique. Les copeaux de bois ça fait tousser. La glue ça colle les doigts. Elle lui amenait les planches à son Papa, avec des grands sourires. Elle transpirait dans son vieux teeshirt Mickey Mouse.

Elle avait 8 ans.

C’était l’été juste avant ce mois de février date d’aménagement. Il faisait très chaud. Le soleil de plomb dans la rue dont le goudron commençait à fondre. Elle se promenait sur son nouveau vélo tout blanc Mercier dans l’allée, entre le champ de maïs, la forêt et les maisons éparses. Le soir elle dormirait dans l’appartement à Bordeaux, mais en attendant elle respirait l’air brûlant des côtes du Sud Ouest. Elle passait devant un joli pavillon à d’un étage. Le chien n’arrêtait pas d’aboyer et à chaque passage, il lui semblait entendre des rires et des moqueries. Passant et repassant plusieurs fois, curieuse, elle entendait la conversation entre un garçon et une fille.

- T’as vu, elle vient de la ville, Elle.

- Heu avec des habits comme ça t’es sûre ?

- Oui. Vas y siffle là.

Ils rièrent en la voyant s’évertuer à trouver l’origine du bruit.

- Regarde elle repasse. Refais le.

Louise cherchait du regard sur son vélo qu’elle avait déjà du mal à manier mais ne voyait rien derrière le haut muret. Elle était curieuse de voir qui se cachait derrière, à part le gros chien qui clabaudait. Elle continua donc son petit manège. A chaque fois qu’elle passait, on se moquait d’elle. Elle s’en fichait à dire vrai, elle voulait surtout voir qui habitait là. Peu courageuse, elle finit quand même par s’arrêter devant le portail.

- Elle a peur du chien, vas y on sort.

C’est ainsi qu’elle rencontra ses deux amis d’enfance : Nadine et Vincent. A y réfléchir, avant ses 8 ans, elle ne se souvient pas de ses amis, comme si la vie ne commençait vraiment qu’à cette date.

Louise I.I

Du plus loin qu’elle se souvienne, Louise patauge dans le ruisseau. Du haut de ses huit ans, elle creuse la terre de ses petites mains gelées pour construire un barrage. Un grand barrage. Elle frissonne malgré son manteau démodé sur ses épaules menues. Celui de Mamie, un duffle coat noire des seventies que Maman portait. Vous savez ? Ceux aux boutons imitation de bois, forme d’amandes. Un chapeau bien enfoncé sur le crâne pour tenir les oreilles au chaud, le borsalino de Papa sorti droit du grenier. Dans sa salopette bleue délavée, harnachée de bretelles, elle ressemble à ces vieilles manouvrières de l’Arsenal de Toulon. Seule sous la pluie, l’eau froide tétanise les doigts de pieds malgré les bottes de chantier, gigantesques, dérobées à Papa. La frimousse bien plantée, la bouille rougeaude, marquée par le vent glacial de l’hiver, elle retrousse les manches pour jeter une motte de terre argileuse à la flotte : une véritable abeille. Quoiqu’en cette saison, les ouvrières restent au chaud, préparent les couvées printanières. Ces abeilles d’hiver qui ne connaîtront jamais les parfums enivrant estivaux… Avec la panoplie complète ainsi que tout l’attirail du bâtiment, elle bâtit. Pelles, pioches, seaux, râteaux, et truelles le tout, en plastique. Elle s’enlise dans la vase et les éclaboussures verdâtres du limon salissent son adorable minoi. Elle grimace, c’est pénible et laborieux pour son petit corps de fillette.

Pour le malheur de Papa, la moitié du jardin est dévastée par des trous. Elle pense à l’excuse des taupes. La canaille sera pourtant prise la main dans le sac et Maman hurlera ce soir “Pas de sortie pendant une semaine Lou !”. Il faut donc à tout prix terminer l’édifice de terre et de bois. Elle imagine déjà les remontrances. Ta fille c’est encore roulé dans la gadoue ! Mais non voyons, c’est de la tourbe, et dans la tourbe tout est bon pour la peau, et pour le whisky ! Arrête tes salades, c’est pas toi qui lave les vêtements ! Vêtements dans la Siemens, gifle, dans la chambre et au lit sans manger. Papa consoleur qui montrera les plans de la nouvelle cabane et viendra donner quelques bonbons chipés dans le tiroir de la commode de Maman.

Un sourire espiègle illumine son visage. Louise est déjà fière de la réussite de son entreprise. Grand frère lui fera plein de bisous. A s’en souvenir, oui, Louise est un vrai petit garçon manqué.

Olivier

A 5 ans,

Je me souviens quand papa avait trop poussé la balançoire et que je suis tombé sur les dents. Les petits bonshommes blancs m’ont bien aidé et m’ont mis du truc rouge sur les lèvres. Ça piquait mais après ça allait beaucoup mieux. Depuis je fais attention aux balançoires et Papa s’en veut.

A 7 ans,

Je me souviens cette première crise d’asthme. J’avais avalé un sou et ma maman m’avait mis la tête à l’envers en me tapant dans le dos. Le sou était finalement tombé. Mais quelques heures après j’avais cette toux qui ne s’arrêtait plus. Essoufflé, presque étouffé. D’abord Maman a cru que le sou m’avait fait mal. Mais les grands bonshommes blancs ont dit à mon papa que la dyspnée avait provoqué de l’asthme. Ils ont fait plein de tests et ils ont trouvé que j’étais allergique à plein de trucs. Dont grotitou le chat à la maison.

A 9 ans,

Je me souviens, j’avais plein de bronchites, et à chaque fois que je montais dans le car pour aller à l’école je toussais et je devais prendre le médicament. Les autres se fichaient de moi parce que je n’arrivais pas à jouer au foot plus de 10 minutes. Y a que Nico et Caro qui étaient gentils. Nico il aimait bien l’histoire et moi j’adorais écrire, alors on a crée des jeux historiques avec tout plein de règles. C’était marrant.

A 11 ans,

Je me souviens du premier jour du collège. On a eu la chance d’être dans la même classe avec Caro et Nico. On a commencé à faire du jeu de rôles aussi. On rigolait bien en cours d’allemand, on déconnait tout le temps en perm’ et au CDI. J’allais parfois voir Caro à la danse et Nico en UNSS dans l’équipe de Volley Ball. Moi par contre, je n’avais pas trop le choix, je faisais de l’endurance sur les pistes d’athlétisme. Il fallait faire travailler mes poumons.

A 15 ans,

Je me souviens de Caro dans la cours du collège et de notre premier baiser sous les regards jaloux de Nico. Nico était hyper timide alors que moi je parlais avec n’importe qui. Je venais de découvrir le rugby et comme je courrais le 100 m en 10,90, ils m’ont recruté dans l’équipe du stade. Les rougeurs, et la chaleur de la passion pour Caro. Mon premier amour et…

A 18 ans,

Rupture des ligaments croisés du genou suivi de séquelles, d’un genu valgum. Ils m’ont remplacé l’articulation par une prothèse. Lors d’un plaquage je suis mal retombé, c’est foutu pour quelques années le sport. Ma Caro s’occupe bien de moi. Nous avons décidé de nous installer ensemble dans une maison à côté de celle de ses parents. J’ai décidé de rejoindre la faculté de biologie l’an prochain. Quel été… Coupe du monde de football, mon bac, son bac, notre bac. Les chemins se séparent, chacun partant faire ce qu’il aime. Caro rentre en médecine, Nico en math sup pour devenir prof, Mathieu rentre en économie, Jenifer en BTS Action Co. La vie est belle, nos rêves prennent formes, peu à peu. Le monde est à nous. De concerts en festivals, de bringues alcoolisées en conduite ivre, on fait les cons, jeunes branleurs.

Et Elle, ma Caro, elle m’annonce un soir.

Je suis enceinte, tu vas être papa…

A 19 ans,

Fête, fiesta, n’importe quoi… J’m allume à la vodka en concurrençant Nico. C’est dur. Caro a fait une fausse couche. C’est pas plus mal, nous pouvons continuer chacun nos études à peine commencer. Elle a foiré sa première année, elle va régulièrement chez un psy. Nico pareil, il vient de finir une psychothérapie, il m’en a jamais vraiment parlé. Il a chié son année de Math Sup. Chuis l’seul à passer en seconde année de fac de bio. On déconne à plein tube, tout est bon pour faire n’importe quoi. J’adore, je me sens vivre, génial.

A 20 ans,

L’acide ribonucléique du corps humain, instable. Cette ribose qui rend la chaîne du polymère chimiquement instable. L’ARN, cette copie de brins d’ADN. Elle sert de catalyseur pour les enzymes et favorise les réactions chimiques dans le milieu cellulaire, elle les guide, elle supporte une partie de l’information génétique. Mais il y a ces agents pathogènes, cette enzyme virale qui se greffe à l’ARN, en produit une nouvelle, la transcriptase inverse qui s’intègre dans le génome de mes cellules. La famille des Retroviridae comme m’a dit le docteur. Alors ils ont du mesurer cette ARN virale, pour trouver qu’il y en avait un peu trop. La belle courbe asymptomatique, latente, prête à se développer à chaque instant, dans 1 an, dans 10 ans…

Je me sens vide, cette fatigue chronique proche de l’asthénie. Les muscles se font parfois douloureux, ces protéines myalgiques qui me font mal. Les céphalées hebdomadaires et ces sensations de picotements dans les yeux. Je pleure souvent suite à ces migraines violentes. Mais est-ce réellement important ma douleur comparée à celle de mon entourage ?

A 22 ans et 1 mois,

Adénopathie des ganglions lymphatiques. Une hypertrophie d’après le docteur du CHU. C’est sous mandibulaire pour reprendre ses termes compliquées.  En gros c’est dans et sur ma bouche. C’est violet et moche. La maladie a mis moins d’un mois à se déclarer. D’habitude c’est une année, voire des années. J’ai vraiment pas de bol… Et cette sensation d’écrasement sur ma gorge.

A 22 ans et 2 mois,

Sarcome de Kaposi, cet herpès HHV8, provoquant des tumeurs cutanées sur ma bouche, sur mes gencives, dans mes alvéoles pulmonaires. Ces hématomes violets qui déforme mon visage, lentement, progressivement, gagnant chaque jour malgré les traitements. Les nodules sur les amygdales. Je pourris de l’intérieur. Les œdèmes sur mes mains, sur mes avants bras, pire qu’une femme battue. Le martyr même de se coucher dans son propre lit, la peur de se réveiller le matin avec des morceaux de chair tombant. Devant la glace je ne peux plus me voir.

A 22 ans et 3 mois

Je palpe chaque jour l’angoisse de mon entourage. Au delà de leurs regards terrorisés par mon état, je n’ai pas peur. De quoi aurais-je peur ? La douleur suffit à ma peine et ne me laisse que quelques minutes chaque jour pour y penser. La mort ? Bof… De toutes façons c’est bientôt fini. Ce matin devant la glace, je regardais ces petits pigments qui naissaient sur ma rétine. Le docteur a été clair, je ne peux plus sortir de l’hôpital. Je l’aime toujours Caro mais j’ai déconné… Punis. Elle vient me voir tous les jours, je n’ose la regarder parfois, tellement j’ai honte, tellement je l’aime, tellement j’ai du la décevoir, les décevoir. Rétinite. Clair, net, précis comme diagnostique. Sauf que pour moi, plus rien n’est net. D’ici deux jours, je serais aveugle. Je ne pourrais plus la voir. Alors je dévore ces derniers instants, où je peux encore admirer son minoi. C’est son anniversaire demain…

A 22 ans et 4 mois,

La prolifération de ces cellules cancéreuses sous mon sternum, comme la maladie de Hodgkin. Grosse comme une orange, la tumeur se développe d’un demi centimètre par jour. J’ai la tête qui tourne à chaque fois que je me réveille. Je ne peux même plus sortir de mon lit. Respirer me brûle les poumons, avaler m’est devenu impossible. C’est le noir complet comme au fond de mes entrailles. C’est dégueulasse à l’extérieur comme à l’intérieur. Caroline est passée ce matin. Elle pleurait dans la salle d’attente, je l’ai encore vue. La pauvre. Avant la piqûre du soir qui atténue la douleur, Nico est passé, lui qui n’est même pas allé voir ses deux tantes à l’hôpital. Ca m’a surpris.

Aujourd’hui, la morphine m’a sereinement fait sombrer dans le néant. J’ai repensé à elle. Elle qui doit être si triste. Triste que je l’ai trompée, triste que je parte, triste d’avoir perdu son temps avec moi, triste de voir la mort de près. Me le reprochera-t-elle ? Alors j’ai pris mon stylo, juste à la veille de ma propre mort, l’ignorant. Et j’ai écrit deux mots.


Merci papa, merci maman,
Merci Caro, merci Nico,
Merci Dieu.

Je me souviens, moi. Quand ce matin du réveillon 2001, il s’est réveillé au côté d’une inconnue. Nous avons tous ris. Nous avions tous ris. Aujourd’hui Olivier est six pieds sous terre, décédé du virus du SIDA. Et je me souviendrais toujours ce petit papier que ses parents nous ont montré quelques jours après.

Protégez vous